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Première
Exposition du groupe Gutaï
YOSHIHARA
Jirô, juillet 1956
Ce
n'est pas par ostentation mais par un pur hasard que nous avons
tenu notre première Gutaï-ten à Tôkyô.
M. OHARA Houn de l'école Ohara de Ikebana suggéra:
"Pourquoi ne pas tenter une exposition à Ohara ? "
On sauta sur l' occasion et l'exposition fut décidée.
Les artistes du Gutaï sont très liés et se
déplacent souvent ensemble, mais le groupe n'avait pas
eu jusque là sa propre exposition. Celle du Ohara- Hall
était donc la première.
Sans en faire une cérémonie, nous y avons pris beaucoup
de plaisir. Lors des discussions préparatoires, chacun
avait l'impression d'organiser un pique-nique et avait l'air heureux
des bambins de la maternelle à la veille d'une excursion,
car presque tous les membres résidant au Kansai (zone de
Kyoto-Osaka-Kôbe) allaient venir ensemble à Tôkyô.
Un groupe qui comprenait SHIRAGA, KANAYAMA, MOTONAGA, TANAKA,
YAMAZAKI, SUMI et MURAKAMI arriva plusieurs jours à l'avance
afin de préparer l'exposition. Préparer signifiait
pour certains travailler sur place à leur " chef-d'uvre
" respectif .
MOTONAGA,
dès son arrivée à Tokyo partit pour Okutama
(un quartier pittoresque près de Tôkyô), emportant
avec lui un grand sac de toile. Il revint avec 60 kilos de pierres
sur le dos, et ressemblait à ceux qui se livraient au marché
noir, au temps de l'après-guerre. Son intention était
de réaliser une uvre composée de pierres peintes.
MURAKAMI s'activait jour et nuit, préparant deux grands
écrans de papier, collant d'épais papier kraft sur
deux cadres qui mesuraient respectivement 9 pieds sur 12 et 22
pieds sur 30. Le plus grand était peint en doré.
Il devait barrer l'entrée du hall et être déchiré
le jour de l'ouverture, faisant office de porte. L'autre était
destiné à son uvre: " perforation de
plusieurs trous en un seul instant" .
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| Veuillez
écrire |
Yamazaki,
Shiraga, Shimamoto, Murakami, Kanayama, Motonaga, |
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Tanaka, Ukita. |
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SHIRAGA
amoncelait près de l'entrée une tonne environ d'un
amalgame boueux qu'un plâtrier lui avait procuré. Il
le travaillait chaque jour pour lui donner une rigidité adéquate.
Il avait installé également une sorte de charpente
constituée de poteaux peints en rouge, qui ressemblaient
à des bras de pieuvre. Il obtint à partir de cet amalgame
le résultat que l'on peut voir sur les photos. Les poteaux
étaient là pour qu'on y fasse des entailles avec une
hache . A cet effet il avait déniché une hache magnifique
qu'il fourbissait chaque jour .
Je
suis arrivé à Tôkyô la veille de l' ouverture.
Les préparatifs étaient bien avancés, et j'ai
rejoint l'équipe qui s'occupait activement de disposer les
uvres dans les deux étages. Mais quel étrange
spectacle! Les uvres de SHIRAGA et MURAKAMI étaient
près d'être achevées. De nombreux photographes
de la presse étaient sur place. Une pluie violente commençait
à tomber quand SHIRAGA, en short, se mit à travailler
sa " boue " à nouveau. L'atmosphère était
tendue et les spectateurs oubliaient qu'ils étaient trempés
jusqu'à l'os. Un journaliste étranger, couché
sur le ventre, prit un cliché de SHIRAGA, le visage maculé
de boue. SHIRAGA faisait comme si rien ne s'était passé.
L'uvre de MURAKAMI fit un très grand bruit quand on
la déchira. Six trous furent percés dans les huit
épaisseurs de l'écran en papier. Cela se fit si vite
que les photographes manquèrent cet instant. Lorsque le sixième
trou fut percé, il eut une attaque d'anémie cérébrale.
" Je suis un homme nouveau désormais" murmura-t-il
plus tard.
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| Shiraga
- boue - |
Murakami
- passage - |
| Le
"ballon blanc" de KANAYAMA, bien que de seconde main, paraissait
flambant neuf et magnifique. Tous applaudirent lorsqu'il se gonfla.
La moitié du ballon était magnifiquement éclairée
par une lampe de deux kilowatts, entourée d'un globe rouge
suspendu diagonalement au dessus. La lampe rouge rayonnait dans toute
la pièce. Une uvre de YAMASAKI constituée de miroirs
ronds disposés dans différents angles avait un éclat
rougeoyant. Mon propre travail, qui était d'un jaune ocre,
se teinta d'une indicible couleur d'argile encore un hasard heureux.
Une autre uvre de YAMASAKI, un amoncellement de boîtes
rouges, prit une teinte sombre étrange, tandis qu'une uvre
de SHIRAGA Fujiko semblait symboliser " un chemin solitaire "
. Elle se composait d'une ligne obtenue en enlevant le milieu d'une
feuille de papier et d'une autre ligne taillée au bout d'une
planche en bois et tendant éperdument à rejoindre l'autre
bout.
MOTONAGA
passa presque une journée entière à accrocher
, selon son imagination, un sac en vinyle près de l'une des
fenêtres. Il avait l'air extrêmement heureux, s'étant
gardé une pièce pour lui seul à l'étage,
ses "huiles" sur les murs, ses "pierres" par
terre.
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| Sur
le sol de la principale salle du premier, il y avait une uvre,
que l'on pourrait appeler "uvre à parcourir"
(plutôt qu' " à voir") ou "uvre
à traverser", de SHIMAMOTO Shôzô. Il fallait
l'appréhender par tout le corps, par le nerf moteur. On marche
et on arrive, çà et là, de façon imprévue,
dans un creux, et on trébuche à chaque fois pour la
grande joie de l'artiste. Elle pourrait être qualifiée
de mode de participation entre l'artiste et l'expérimentateur.
Une
uvre de SHIRAGA, tracée avec le pied, était
accrochée au mur central de cette pièce, face à
l'énorme travail de TANAKA composé de morceaux de
tissus. La première, dont les gens disaient "qu'elle
était d'un fou", avait sur ce mur calme tout le poids
d'un classique. La seconde occupait pratiquement 30 mètres
de mur. Ce n'était pourtant que l'étalage de morceaux
de tissus juxtaposés ; quant à l'uvre, appelée
" entrevue", c'était un morceau rose, suspendu
près d'une fenêtre, qui flottait dans une brise légère
avec une étrange quiétude, tandis qu'une pièce
ronde, gonflée comme un coussin, était cousue au centre
d'un morceau vert.
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| Yamazaki
- chaîne de carrés - |
Tanaka
- oeuvre - |
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Tout
ceci pour l'étage supérieur. Au rez-de-chaussée,
l'uvre de MURAKAMI, un large écran de papier doré,
obturait toute la porte d'entrée. C'est moi qui eus l'honneur
de m'y heurter et de déchirer l'écran. J'étais
pour ainsi dire transformé en marteau par MURAKAMI. Mais
ce fut pour moi une expérience unique que de me retrouver
dans un autre espace, le temps de déchirer le papier et d'entendre
ou plutôt de sentir le bruit terrible du papier solidement
tendu sur un cadre, telle une peau de tambour, et se déchirant.
A droite de la porte étaient accrochées huit pièces
de KINOSHITA Toshiko. Ces uvres avaient été
faites au moyen d'éclaboussures de produits chimiques et
leur beauté tenait de la perfection. A gauche était
placée une uvre plastique de UKITA, abrupte et tout
à fait extraordinaire, qui convenait étrangement bien
à l'endroit.
Au
milieu: "l'écran en papier avec 6 trous " de MURAKAMI.
Les huiles de YOSHIDA Toshio et les uvres peintes de ONO Itoko
étaient sur le côté droit ; les uvre de
SUMI Yasuo, YOSHIHARA Michio et UEMAE Chiyu sur le côté
gauche. Alors que les huiles avaient, à cette exposition,
une allure modeste, celles de YOSHIDA Toshio, dont les couleurs
avaient l'air de sortir du tube, avec une étrange pureté,
celles de YOSHIHARA Michio qu'il avait faites (5 pieds sur 7) au
cours de la nuit, et celles de UEMAE Chiyu qui maniait la peinture
à l'huile comme du fil à tisser, posaient chacune
un problème précis. Il ne faut pas négliger
non plus les uvres de ONO Itoko qui présentent un degré
extrêmement élevé d'abstraction, caractéristique
de l'art "Rokechisome" (textuellement, appliquer de l'encaustique)
ni celles de SUMI Yasao dont les étranges tracés étaient
obtenus grâce à un vibrateur électrique.
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| Kanayama
- pas - |
Motonaga
- structures polyéthylène et eau - |
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Quand
les préparatifs furent près d'être achevés,
des sons de cloches se firent entendre, attirant tout le monde dans
le hall. La " cloche ", une uvre de TANAKA Atsuko
était terminée. Silencieux, nous avions écouté.
Les sons, tels des créatures vivantes, montaient et redescendaient.
La nuit était déjà très avancée.
Nous
avons déambulé dans le hall, tous avaient l'air content.
Nous avions fait tout cela pour notre satisfaction personnelle.
Nous hochions la tête avec conviction: toutes nos propositions
se trouvaient dans ce hall, incarnées dans la vie concrète.
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| Sato
- sac humain - |
Yoshihara
- murs - |
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Malheureusement,
il se mit à pleuvoir dès le premier jour, et la pluie
continua de tomber , avec quelques éclaircies, aussi longtemps
que l'exposition resta ouverte. En raison du manque de publicité
et de notre éloignement du centre ville, il y eut peu de
visiteurs les trois premiers jours. Mais nous avons gagné
d'ardents sympathisants, jeunes pour la plupart, bien que peu nombreux.
L'avant-garde de " l'art moderne " nous a également
chaudement soutenus. Cependant nous avons rencontré aussi
une opposition farouche, chez ceux qui ne peuvent pas penser en
termes d' " art moderne " et dont les conceptions sont
bien enracinées. Nous avons de l'estime pour l'originalité,
la découverte. Des critiques éminents ont reconnu
nos travaux comme appartenant à une catégorie fondamentalement
différente de toutes ces expositions "d'art moderne"
dont Tôkyô est à présent inondée,
et ont rendu hommage à la fraîcheur qui dégageait
de l'ensemble. Je regrette cependant qu'aucun critique n'ait osé
"relever le défi ", car c'était, j'en suis
sûr, l'occasion d'un grand débat.
C'est
néanmoins une satisfaction d'avoir pu faire moisson de tout
ce que nous avons entendu de la part de jeunes étudiants
en art et de la part de ceux qui semblaient étrangers à
"l'art moderne " : tous ces mots de sympathie ou d'approbation
à l'égard de nos propositions.
1956
- traduction par Robho
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